Il sonne. Au bout de quelques secondes à peine, elle ouvre. Cigarette à la bouche, lunettes qui lui glissent sur le nez, cheveux ébouriffés. Tellement fidèle à l'image qu'il a gardé d'elle qu'il retient à grand peine un sourire.
- "Salut", dit-il.
- "Salut". Le ton est calme, posé, presque indifférent. A peine ses yeux se sont légèrement arrondis de surprise à sa vue.
- "Heuh, ça va ?"
Elle tient la porte entrebaillée de sa main libre, le corps à l'intérieur, la cigarette qui se consume à l'extérieur. Visiblement, elle ne veut pas qu'il entre, ni qu'il puisse regarder à l'intérieur de son appartement.
- "Pourquoi, ça t'intéresse ? Qu'est ce que tu veux d'abord ?"
- "Heuh, bin, oui, ça m'intéresse, bien sûr. Et, je voulais, euh, je voulais te voir, quoi, te parler."
- "Me parler ?" Elle l'observe, clairement curieuse maintenant. Elle se mordille la lèvre supérieure, relève ses lunettes d'un doigt habitué.
- "Eh bien, ma foi, oui."
- "Tu veux me parler, là, maintenant, après deux ans de silence ?
- "Oui."
- "La dernière fois qu'on s'est parlé, on ne s'est pas quittés en très bons termes, tu t'en souviens ? Disons qu'on s'est même quittés très fâchés."
- "Oui."
- "Et là, maintenant, tu veux me parler ?"
- "Oui."
- "Pourquoi ?"
- "Je vais mourir."
- "Oh. Diantre. Moi aussi, tu sais. Comme nous tous. Un jour."
- "Oui, certes, mais j'espère bien des années après moi."
- "Oh."
Elle le regarde à nouveau. Elle fume sa cigarette. Ses yeux sont indéchiffrables.
- "Attends moi là. Deux secondes, j'arrive."
Elle referme la porte. Il cligne des yeux un instant, déstabilisé. Il recule, se passe une main dans les cheveux, attend. Au bout de quelques minutes, il s'assoit sur la première marche de l'escalier.
Elle sort de son appartement, une bière dans chaque main. Elle s'assoit à côté de lui sans rien dire, pose les bières à ses pieds. Elle extirpe deux rondelles de citron vert de sa bouche et les enfonçe dans chaque goulot. Elle tire une longue rasade d'une bouteille et lui tend la deuxième.
- "Tu vas mourir."
- "Oui."
- "Quand ?"
- "Bientôt."
- "Qu'est ce que tu as ?"
- "Un truc mortel."
- "Je m'en doute, si tu vas mourir. Ca te fait mal ?"
- "Pas encore."
- "C'est pour quand ?"
- "Bientôt."
- "Bientôt quand ?"
- "Deux mois, six mois, pas plus."
- "Et pourquoi tu es venu me voir ?"
- "Je voulais te le dire, te dire au revoir."
- "Mmmmm..."
Elle plisse les yeux, le regarde à travers ses cils. Elle avale un tiers de sa bière d'un coup, laisse le silence s'installer.
- "Ce ne serait pas encore un des tes mensonges à la con pour me sauter encore une fois ?"
Il rit.
- "Non. Mais j'aimerai bien."
- "Quoi ? Me mentir ?"
- "Non."
- "Me sauter ?"
- "Oui."
- "Crève."
- "Oui. Bientôt."
Elle sourit, sort une cigarette d'un paquet abîmé, l'allume et tire une longue bouffée.
- "Tu vas faire quoi ?"
- "Quoi quoi ?"
- "Avant."
- "Avant de mourir ?"
- "Oui."
- "Je ne sais pas."
- "T'as au moins deux mois. Tu vas faire quoi ?"
- "Voyager. Tant que je peux."
- "Voyager..."
- "Oui."
- "Où ?"
- "Je ne sais pas."
- "Eh ben, tu sais pas grand chose."
- "Désolé, je n'avais pas prévu de mourir, hein."
- "C'est tout toi, ça, tu ne prévois jamais rien."
Il sourit, sirote sa bière. Elle fume tranquillement sa cigarette jusqu'au filtre, l'écrase sur la marche. Elle repose sa bouteille presque vide.
-"Bon, attends moi."
- "Ha ?"
- "Je vais faire mon sac."
- "Ton sac ?"
- "Oui."
- "Pourquoi ?"
- "Je vais voyager avec toi."
- "Oh !"
- "Oui."
Elle se lève. Il la regarde, abasourdi.
-"C'est de ma faute. J'ai tellement souhaité que tu crèves, ça me parait juste que je sois avec toi quand ça t'arrive."
Elle se penche, l'embrasse. Elle a goût de bière et de cigarette.
-"Et qui sait, en deux mois, peut être bien que tu me sauteras au moins une fois."