Un court trajet dans la purée de pois qui enhavit le matin, et la pancarte surgit dans la lumière de mes phares. "Centre équestre". Je pile, manque de me faire défoncer le parc choc-arrière par la voiture qui me collait et m'engage sur le parking. Un manège, une carrière, une rangée de box peints de couleur vive. La respiration des chevaux leur dessine des barbapapas autour des naseaux. J'attache fébrilement mes chaps fraichement achetées au Décathlon du coin et je m'avance.
- "Ah, c'est toi la nouvelle ? T'as pas monté depuis 10 ans, ma parole, ta bombe n'est plus aux normes."
Je papillotte des yeux. Appuyé sur sa fourche, le type qui vient de me sortir ça est une véritable caricature. Bêret informe, vêtements cradingues, gitaine maïs roulée au coin de la bouche... Il me broie la main en souriant largement.
- "Bon, on verra les formalités plus tard, quand t'auras bien mal partout, tu payeras sans sourciller. En attendant, tu vas me panser et me seller Voltigeur.  Méfie toi, il chique et il botte. Enfin, s'il sent que tu as peur."
Je me dirige vers le box de Voltigeur, qui a du être un bulldozer dans sa vie précédente.
Je panse et je selle sans autre incident notable qu'un écrabouillage en règle de mon pied gauche.
Je rejoins le reste de la reprise au manège et je m'installe sur mon bulldozer.
- "Bon, tu vas voir, il est un peu sec et dur de la bouche, secoue le, hein."
On commence. Echauffement au pas, puis au trot enlevé. Ensuite, les choses sérieuses, trot assis, galop avec et sans étrier, changements de main, etc... Des muscles qui n'avaient pas travaillé depuis des années se rappellent douloureusement à ma mémoire. Mes reflexes reviennent, ma position aussi. Talons, chevilles, molets, genoux, cuisses, bassin, épaules : souples. Coudes prêts du corps. Mains fixes.
Voltigeur est un bulldozeur avec un rocking-chair comme siège.
Une heure et demie plus tard, je démonte, le corps en vrac, les cheveux collés par la sueur sous ma bombe, les jambes toutes flageolantes et un sourire banane.
- "Alors, ça a été avec Voltigeur ? J'en connais une qui va souffrir ce soir.."
Je ris avec lui. "Je vais m'inscrire", je dis, aux anges, "et ce cheval est un amour."
L'amour de cheval tourne sa tête vers moi et me chique l'oreille en récompense.