Je me gare et je m'extirpe de la voiture. Le soleil brille dans un magnifique ciel bleu de fin d'après midi, et le vent froid met la pagaille dans le foin de mes cheveux. Je réajuste mes chaps, et je remonte la fermeture éclair de ma doudoune.
Henri déboule de derrière le manège, la casquette vissée sur le crâne, l'éternelle gitaine maïs comme une extension naturelle de sa bouche. Il parle, et je plisse les yeux en le regardant avec un respect nouveau - j'ai récemment découvert qu'il avait 68 ans - mais encore une fois, je ne comprends rien à ses instructions. Je me tourne vers mes camarades, ils hochent la tête, et obéissent à Henri. Je suis le mouvement. Peut-être que moi aussi, avec quelques mois de pratique supplémentaires, je finirai par le comprendre du premier coup.
Il faut aller chercher les chevaux au pré. Nous sommes six, il y a 13 chevaux à ramener. Mmm. Ca va poser un problème, ça. On s'organise rapidement, on se répartit les licols, on se glisse des granulés dans les poches, et on y va.
On en attrape douze plutôt facilement - un cheval peut difficilement résister au son des granulés - mais Scoubidou se tient résolument à l'écart en secouant la tête, genre, vous m'aurez pas comme ça. Il finira par nous suivre, parce que finalement, rester au pré tout seul, c'est pas drôle.
Scoubidou, c'est mon cheval. Enfin, quand je dis *mon*, je veux dire qu'il est à moi trois heures par semaine le jeudi en fin d'après midi. C'est un petit bai avec deux balzannes noires, et une tête trop courte un peu bizarre, avec de grandes oreilles, ce qui lui donne un air bêta mais coquin. En manège, c'est une vraie crème de docilité et d'obéissance, mais dès qu'on est à l'extérieur, le rodéo commence. Il me mène souvent la vie dure, mais je ne m'ennuie jamais sur son dos.
Je le panse rapidement, je le bride et je le selle. Henri vient vérifier mon sanglage et alors qu'il se tourne vers moi, les vapeurs d'alcool me montent à la tête. Mmm. C'est peut-être ça, le secret de la longévité. Une vie à l'extérieur, avec beaucoup de travaux manuels, et de l'alcool. Beaucoup d'alcool. Henri me parle, et je me concentre pour le comprendre.
- "Vous allez partir en ballade, hein, fait beau, faut en profiter. Alors, avec Scoubidou, surtout, tu te laisses pas distancer, hein, sinon, ça va partir en cahuète. Ferme, mais souple, et reste vigilante, c'est un sacré comédien, le Bidou, hein, mon gars !" Il balance une claque sur la croupe de mon cheval et fait mine de ne pas remarquer la poussière qui s'élève, preuve flagrante des graves lacunes de mon pansage.
On part en ballade, donc. Les uns derrière les autres, nous nous enfonçons dans l'immense forêt qui borde le centre équestre. Le paysage est magnifique et je m'émerveille, comme à chaque fois. Je machouille un brin d'herbe ramassé au passage, nous alternons les allures, pas, trot, galop, nous sautons par dessus des branches, nous traversons des petits cours d'eau. Scoubidou a les oreilles en girouette et me fait du cinéma au moindre bruissement de feuillage. Je reste ferme, mais souple.
Alors que le soleil se couche et que la forêt s'assombrit, l'air prend la douce odeur de la nuit. Je souris, et je soupire, heureuse, détendue. Je me sens tellement bien et à ma place que c'en est presque indécent.
C'est alors que la cavalière de tête lève la main pour nous dire de nous arrêter. Elle se retourne, debout sur ses étriers, et dans la luminosité qui baisse, je remarque son petit sourire inquiet.
- "Dites, les gens, euh... Je crois bien qu'on est perdu... Quelqu'un a pensé à prendre un portable ?"