Je traverse le hall de la gare au pas de course, j'attrape la petite feuille jaune qu'on me tend au passage en me disant, ho ho, les petites feuilles jaunes dans les halls de gare c'est pas bon signe, un rapide coup d'oeil à ladite feuille alors que je dévale les escaliers pour courrir vers ma voie me le confirme, préavis de grève, youpi, pas de train pour aller au boulot la semaine prochaine, bordel, je monte sur le quai, je longe le TER en inspectant le contenu des wagons d'un oeil expert, jaugeant rapidement le potentiel en décibel, le train du matin, moi je dors, c'est sacré alors j'aime autant qu'il soit le plus tranquille possible, j'élimine d'office les mamies qui bavassent, le rassemblement de pétasses prébubères qui gloussent, les jeunes cadres dynamiques qui refont le monde et la politique, je repère un compartiment vide à l'exception d'une petite brunette qui roupille déjà, nickel, je grimpe, je m'installe, je cale mon grand corps de poulpe mou comme je peux sur les sièges, je pose ma carte de train sur mon ventre pour que le contrôleur se contrôle tout seul, je pousse un petit soupir satisfait et je ferme les yeux alors que la petite voix chantonne "Le TER pour Boink va partir attention à la fermeture automatique des portes", j'entends un grand bruit monstrueux, des cris, des rires et des crissements de pneus, je me redresse d'un coup, je lis la fin du monde dans les yeux de la brunette qui a sursauté en même temps que moi et je vois horrifiée une demi-douzaine de cyclistes tellement fluos qu'ils font mal aux yeux prendre d'assaut mon wagon avec leurs vélos sous le bras.
Et merde...